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Se silencier pour protéger les autres : Pourquoi?

Il y a des gens qui ont appris très tôt à se taire. Enfants, ils ont compris que certaines vérités faisaient pleurer, que certaines émotions dérangeaient, que parler trop fort risquait de casser quelque chose autour d’eux. Alors ils ont appris à contenir. À sourire au bon moment, à dire “ça va” pour apaiser, à devenir le garant d’un calme fragile.

Chez ces personnes, le silence et plein de tout ce qui n’a pas pu se dire, plein des émotions retenues pour protéger les autres. C’est le de ceux qui ont pris soin du monde à la place de ceux qui auraient dû prendre soin d’eux. Ce silence est une manière de dire : “Je préfère me taire plutôt que de te perdre.” “Je préfère me contenir plutôt que de te blesser.”

Mais à force de protéger les autres, on finit par devenir étranger à soi. Se silencier, c’est peu à peu apprendre à ne plus exister trop fort. À choisir les mots neutres, à lisser les émotions, à confondre la paix avec l’effacement. Et le monde, voyant ce calme, y croit. On vous dit que vous êtes “mûr”, “sage”, “posé”. Mais derrière, il y a souvent la fatigue qui accompagne l’obligation de porter la tempête des autres en silence.

Ce mécanisme, souvent appris dans l’enfance, est une stratégie d’attachement. Il vient du besoin vital de préserver le lien, même au prix de sa propre expression. Le message implicite devient : “Mon authenticité met en danger l’amour.”

Et paradoxalement, ces personnes deviennent des présences apaisantes pour les autres, des refuges. Mais personne ne voit à quel point leur paix est coûteuse.

Protéger les autres à tout prix, c’est aussi les priver de leur part de responsabilité, et soi-même de sa liberté. Le monde ne s’effondre pas quand on dit “non”. L’amour authentique supporte la vérité. Parler n’est pas une trahison. Mais tout cela n’est pas concevable pour une personne qui a passé sa vie à taire sa vérité. Pourquoi?

On croit souvent que le pouvoir s’exprime par la force, la domination ou l’autorité. Mais il existe un autre pouvoir, plus subtil, plus insidieux : le pouvoir de la fragilité. Celui qui ne s’impose pas par la violence, mais par la culpabilité, le malaise et la peur de blesser. C’est ce pouvoir-là qui fait taire les consciences lucides parce qu’ils ont appris qu’autour d’eux, dire la vérité pouvait “faire mal”.

Toutes les fragilités ne sont pas manipulatrices. Mais certaines deviennent, consciemment ou non, un moyen de contrôle. Dans certaines relations, familiales, professionnelles, amicales, la “faiblesse” devient un territoire moral. Celui qui se dit blessé, fatigué, ou “trop sensible” acquiert une position de supériorité morale : il oblige l’autre à se contenir, à se justifier, à se taire. L’empathie devient alors une arme. On obtient du soutien, de l’attention, ou de la docilité, non pas en affirmant sa force, mais en brandissant sa douleur.

Les personnes solides deviennent vite les boucs émissaires, et la critique ou la lucidité se retournent contre celui qui ose les formuler. Face à cela, les personnes qui savent réguler, prendre du recul, contenir leurs émotions deviennent souvent les gardiens du lien. Elles se taisent pour ne pas froisser, apaisent pour ne pas aggraver, se responsabilisent pour préserver l’équilibre. Elles ont appris très tôt que leur colère faisait peur, que leur lucidité dérangeait, que leur force pouvait être perçue comme une menace.

Ces personnes croient protéger, mais en réalité elles entretiennent une dynamique malsaine : celle où les plus capables s’épuisent pour que les plus fragiles n’aient jamais à se réguler.

L’empathie est une force morale, mais elle peut devenir une prison. Certains s’en servent inconsciemment pour contrôler. Une larme, un effondrement et soudain, celui qui nomme la vérité devient le bourreau. Dans les groupes, ce mécanisme s’auto-renforce : on protège la personne fragile, on blâme celle qui tient bon. Le résultat ? Une inversion des rôles : la victime devient toute-puissante, et le lucide devient dangereux. Ce n’est pas de la méchanceté gratuite, c’est une immaturité affective collective. Mais elle a un coût : la disparition du vrai.

Et paradoxalement, ce silence n’aide pas les fragiles à grandir. Il les maintient dans une dépendance émotionnelle, dans l’idée que le monde doit se plier à leur seuil de tolérance. Le prix de la paix, ici, c’est la stagnation de tous.

Dire une vérité difficile peut être un acte d’amour. C’est laisser l’autre traverser son inconfort sans en être responsable.  C’est dire à l’autre : “Tu es assez fort pour entendre ça.” “Notre relation est plus forte que ce conflit”.

C’est ainsi que les relations deviennent adultes. Et que la fragilité cesse d’être un outil de contrôle pour redevenir ce qu’elle est : une humanité à accueillir, non à manier.

Se taire pour protéger les autres, c’est protéger leurs ego, pas la relation. Ce n’est pas de la bonté, c’est une forme lente d’abandon de soi. La vraie force n’est pas dans la retenue, mais dans la responsabilité. Les relations s’assainissent le jour où : les forts cessent de s’excuser d’être solides, et les fragiles apprennent à porter leurs émotions. Parce qu’alors, quelque chose de plus grand devient possible : une rencontre entre deux adultes entiers, capables de se dire la vérité sans se détruire.

À propos de l’auteur

Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle

Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.

Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.

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