Grandir trop tôt : le prix invisible que paient ceux qui ont porté avant d’être portés

Il y a des enfants qu’on félicite pour leur maturité. Ils comprennent tout, posent les bonnes questions, ne dérangent pas. Ils savent se taire quand les adultes sont fatigués, consoler quand quelqu’un pleure, anticiper avant même qu’on leur demande. Peut-être vous êtes-vous reconnu dans cet enfant.

C’est le drame de celui qui n’a pas eu le temps d’être un enfant. Celui qui a dû comprendre avant d’avoir été protégé, percevoir des choses qu’il n’aurait pas dû percevoir, entendre des disputes qu’il n’aurait pas dû entendre, ressentir la tristesse d’un parent sans pouvoir la nommer. Certains ont dû devenir l’adulte dans une maison où personne ne tenait ce rôle. Ils ont appris à calmer, à gérer et même à porter les émotions des autres. Et avec le temps, cela devient leur nature : “celui qui tient”. Mais ce qu’ils ont gagné en lucidité, ils l’ont souvent perdu en insouciance. Ils ont perdu la sécurité de ne pas savoir.

Être enfant, c’est pouvoir jouer sans penser, se tromper sans conséquence, pleurer sans honte. C’est explorer le monde sans avoir à le comprendre. Le jeu n’est pas une distraction, c’est le langage premier de l’enfance, celui par lequel on apprend à symboliser, à réparer et à rêver. Quand l’enfant est forcé de comprendre trop tôt, il perd alors ce langage. L’anticipation remplace l’imagination et le contrôle remplace le jeu. Mais le jeu, l’insouciance et la légèreté ne sont pas des luxes, ce sont les espaces où le monde intérieur se tisse.

En grandissant, ces enfants devenus adultes se retrouvent souvent étrangers au monde dans lequel ils vivent. Ils ont vu trop tôt la complexité humaine, la fragilité des adultes, la violence du réel. Alors quand ils côtoient des gens de leur âge, ils se sentent en décalage. Ils ne comprennent pas la légèreté des conversations, l’indifférence aux choses essentielles, la façon dont d’autres semblent vivre sans conscience du tragique. Ce n’est pas du mépris, c’est un écart d’expérience. et donc ils continuent à chercher… en espérant trouver quelqu’un qui comprend la fatigue d’avoir toujours compris. Quelqu’un devant qui on peut poser enfin ce fardeau en sachant qu’il reconnaitre ce que le fardeau signifie.

Ils ont connu trop tôt ce que d’autres ignorent encore. Et dans ce monde qui va vite, qui valorise l’insouciance et la surface, ils ne trouvent plus vraiment leur place. Ils oscillent entre deux mondes : celui des pairs, auquel ils n’appartiennent plus vraiment, et celui des adultes qu’ils ont imités trop tôt, mais sans y avoir été préparés. Cette maturité acquise dans la douleur devient alors une forme de solitude, celle de ceux qui voient trop, trop tôt.

On a grandi vite parce qu’il fallait bien que quelqu’un tienne debout. Parce que personne d’autre ne le faisait. Parce que comprendre était la seule manière de ne pas sombrer. Mais cette compréhension précoce rend difficile le lâcher-prise, la confiance, le fait même de demander de l’aide. Alors on reste dans le contrôle, même adulte, même amoureux, même épuisé.

Le chemin de guérison passe par le fait même de revisiter cette enfance perdue. Non pas pour redevenir naïf, mais pour lui rendre le droit d’exister. Cet enfant qu’on a laissé derrière soi mérite d’être reconnu. Il n’a pas besoin de nouvelles leçons (il connaît déjà tout ce qu’un adulte peut lui dire). Il a plutôt besoin d’entendre, enfin, qu’on comprend la perte qu’il a subi. Qu’on le décharge de la responsabilité d’être celui qui tient toujours. Il a surement aussi besoin qu’on reprenne ce jeu qui avait été mis en pause, celui de la curiosité, de la légèreté, du rire. Non pas pour oublier ce qu’on a vécu, mais pour retrouver la liberté de bouger à nouveau, sans pour autant perdre la profondeur que son histoire nous a donnée.

À propos de l’auteur

Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle

Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.

Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.

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