Le paradoxe du trauma : ceux qui blessent sont blessés — mais sur qui repose la responsabilité ? Qui doit réparer ?

Quand on commence à comprendre le trauma, vraiment le comprendre, quelque chose bascule. Les personnes qui nous ont blessé cessent d’avoir l’allure de monstres et prennent celle d’êtres humains blessés, rejouant leur propre douleur. On voit leurs schémas, leur enfance, leurs peurs. Et soudain, la colère devient plus complexe. Comment rester en rage contre quelqu’un dont les gestes ont été façonnés par les mêmes forces qui ont façonné notre propre souffrance ?

On voit bien que s’ils n’avaient pas été aussi perdus dans leur souffrance, ils n’auraient pas agi ainsi. Que s’ils avaient vu clair, ils auraient choisi autrement. Alors, où cela nous laisse-t-il ? En colère contre leur aveuglement ? Compatissant à leur égard ? Ou coincé quelque part entre les deux. Entre l’empathie et la rage, la compréhension et le chagrin.

C’est le paradoxe du trauma : quand on comprend la cause, l’indignation se dissout, mais la cicatrice est toujours visible. Comprendre explique le pourquoi, mais ne répare pas le quoi. On reste avec ces deux vérités à la fois : ils souffraient, et ce qu’ils ont fait nous a blessés.

Puis vient le miroir. Car si vous avez fait du mal à d’autres (et c’est probablement le cas, car aucun être humain est parfait), vous voyez votre propre reflet dans cette même logique. Vous aussi, vous avez agi par peur, par défense, selon d’anciens réflexes de survie. Vous aussi, vous avez blessé en essayant de ne pas sombrer. Alors vous vous retrouvez déchiré deux fois : incapable de rester en colère contre eux, mais aussi incapable de complètement vous pardonner. On en vient à se demander si quelqu’un est vraiment responsable de quoi que ce soit et si nous ne faisons que réagir à des blessures qui, au départ, ne nous appartenaient même pas.

Mais la réponse n’est pas d’effacer la responsabilité. C’est de la redéfinir. La responsabilité commence lorsque quelqu’un voit enfin clair et choisit d’arrêter la répétition. Quand il peut dire : “La douleur explique ce qui s’est passé, mais elle ne décidera pas de ce qui se passera ensuite.”

Et puis vient une autre pensée : la raison pour laquelle ils ne voient toujours pas, la raison pour laquelle ils semblent si déconcertés quand on leur parle de notre souffrance, c’est parce que leur douleur a été si intense, si silencieuse, qu’elle les a aveuglé. Leur peine les a rendus incapables même de reconnaître le mal qu’ils ont fait. Et cette idée, paradoxalement, ranime la colère. Parce qu’alors on a l’impression d’être le dernier à porter la douleur d’un trauma transgénérationnel. On est celui sur qui tout retombe, celui qui fait le travail de réparation pendant que les autres se réfugient derrière l’excuse de leur souffrance. Eux ont eu le luxe de rester aveugles ; vous avez la charge d’y voir clair.

Mais la douleur n’aveugle pas toujours. Regardez la vôtre. Elle vous a ouvert les yeux.

Croire que la douleur ne fait que rendre aveugle, c’est diviser l’humanité en deux groupes : les blessés-aveugles et les blessés-voyants. Mais en réalité, tous les êtres humains oscillent entre ces deux états. Vous, vous voyez parce que vous avez dû voir. Ne pas voir aurait tué quelque chose en vous. Vous avez dû comprendre pour survivre psychologiquement ; votre esprit a cherché la cohérence, le sens, la continuité.

Quand vous dites “leur douleur les rend aveugles”, vous avez raison, mais vous dites aussi : “ils ont choisi l’autre chemin.”

Et c’est là que réside la responsabilité. La douleur présente un choix, mais elle ne retire jamais la possibilité du choix. Quelle que soit son intensité, il y a toujours un instant où l’on peut choisir de voir. Certains le font, d’autres non. Et ce choix marque la différence entre la répétition et la guérison. Si vous voyez sentez le paradoxe, c’est parce que vous avez connu les deux états. Un jour, vous étiez aveugle et plus tard, vous avez vu. Mais cela continue de vous ronger de l’intérieur qu’ils aient, eux, choisi l’autre chemin.

Nous vivons dans une société qui réclame réparation. Chaque injustice doit avoir son coupable, chaque douleur son responsable, chaque faute son châtiment. C’est un modèle logique : il faut qu’il y ait un prix à payer pour que le monde redevienne juste. Et quand cette justice n’arrive pas, quand personne ne reconnaît la blessure, on a inventé une autre injonction : celle de pardonner. “Pardonne, tu te sentiras mieux.” Comme si le pardon était une clé universelle, une preuve de sagesse, une solution morale à tout ce que la justice n’a pas pu réparer. Mais la véritable réparation ne se trouve ni dans la vengeance, ni dans le pardon imposé. Elle naît dans un acte plus radical (si on peut le dire) : celui de se choisir soi-même. Se choisir encore, chaque jour, même quand la colère voudrait reprendre le dessus. Se choisir quand l’autre revient hanter la pensée, quand l’injustice cherche à se réécrire dans la mémoire. La vraie guérison commence quand on décide que l’autre ne mérite plus notre temps intérieur, qu’il ne jouira plus d’aucune émotion, ni positive ni négative. C’est l’acte de reconquérir son espace mental, ne plus vivre en dialogue avec l’ombre de celui qui a blessé. Ce n’est pas l’oubli, c’est la reprise de souveraineté, la décision de ne plus être défini par ce qui nous a été fait, mais par ce que l’on choisit d’en faire.

Je vous laisse avec cette analogie : imaginez quelqu’un d’aveugle qui laisse tomber une bougie et met le feu à toute la maison. Sa cécité explique pourquoi la bougie est tombée, mais la maison a bel et bien brûlé. On peut comprendre la cause et pourtant pleurer la ruine. Ces deux vérités peuvent coexister. L’empathie ne reconstruit pas ce qui a été détruit. On peut reconnaître leurs limites, leur douleur, même leur innocence mais cela ne fait pas disparaître les cendres. L’incendie a eu lieu. Et les nuits, depuis, sont plus froides.

Le plus dur, c’est que la reconstruction repose sur vous. Pas parce que c’est juste, mais parce que celui qui a causé l’incendie ne verra peut-être jamais l’étendue des dégâts, encore moins la nécessité de les réparer. Il ne voit pas les flammes mais vous, oui. S’il y a quelque chose de cruelle dans le processus de guérison c’est celui-là.

Comprendre pourquoi le feu s’est produit ne signifie pas que quelqu’un viendra remettre les choses en ordre. Parfois, la vie vous laisse seul au milieu des ruines, avec pour seule ressource le choix de recommencer à bâtir.

Vous pouvez comprendre, et malgré tout, tenir l’autre pour responsable. Vous pouvez pardonner, et pleurer encore ce qui a été perdu. Vous pouvez reconstruire, et continuer à souhaiter qu’il ait su voir. Mais votre responsabilité, désormais, est de rebâtir. Votre responsabilité, c’est que la souffrance s’arrête avec vous. Pourquoi ? Parce que vous n’avez pas choisi le chemin de l’aveuglement. Parce que, malgré la douleur, vous avez choisi de voir.

 

À propos de l’auteur

Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle

Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.

Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.

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