Je suis quelqu’un qui n’a rien : la prophétie traumatique du manque
L’idée de “n’avoir rien” semble, à première vue, pessimiste. Mais pour beaucoup, c’est une stratégie de survie, une façon de se rendre intouchable dans un monde où tout ce qui a compté a déjà été perdu.
Car tant que je crois que je n’ai rien, alors rien ne peut m’être repris. Et même si, en réalité, je n’ai plus rien, il me reste au moins cette idée (n’avoir rien). Et Cette idée devient quelque chose que personne ne pourra jamais m’enlever.
Cette pensée forme ce qu’on pourrait appeler un ancrage psychique : une manière d’organiser son existence autour d’un point fixe. C’est une stratégie née dans des environnements où les pertes étaient inévitables, où l’imprévisible frappait sans prévenir et où l’enfant a appris trop tôt que ce qui est donné peut être retiré à tout moment. Sur sa surface, cette croyance ressemble à une simple logique défensive : si tout ce qui compte finit par disparaître, mieux vaut ne plus rien laisser compter. Mais en dessous, elle est structurée par un raisonnement très cohérent : tout ce que j’ai aimé m’a été enlevé ; perdre fait plus mal que ne jamais avoir eu ; donc refuser d’avoir protège de la chute. Et petit à petit, cet état n’est plus seulement une stratégie : il devient une identité. “Je suis celui qui n’a rien. Celui à qui rien ne peut être pris.” Et paradoxalement, “le rien” devient quelque chose, une possession impossible à voler.
Cette posture psychique protège de tout ce qui rend vulnérable : l’espoir, l’attachement, le désir, la joie. Car espérer expose à l’effondrement. Aimer expose à l’abandon. Le système choisit donc l’absence pour éviter la chute.
Il y a toute une architecture entière derrière cette croyance, qui régit la croyance par rapport à soi et par rapport à comment le monde fonctionne : Sur le plan du soi : “je suis celui qui n’a pas le droit d’espérer”. Sur le plan du monde : “le monde prend dès qu’il voit que je tiens à quelque chose”.
Et c’est aussi pour ce système de croyance est si difficile à lâcher : ne rien avoir donne une forme d’indestructibilité. Personne ne peut vous casser si vous n’êtes pas exposé. Personne ne peut vous humilier si vous n’admettez rien. Personne ne peut vous abandonner si vous ne vous laissez pas rejoindre.
Tout cela crée un paradoxe : l’idée “je n’ai rien” finit par faire perdre ce qu’on a réellement. Parce que ce système filtre la réalité. Même quand on a quelque chose, un lien, un talent, une opportunité, la croyance ne laisse voir que ce qui manque. Tout ce qui est réel devient invisible, et tout ce qui pourrait disparaître devient menaçant. On n’investit plus. On n’ouvre plus. On ne protège plus. On agit comme si rien n’avait de valeur et les relations finissent par s’étioler par manque de présence et d’investissement. Le monde ne s’éloigne pas parce qu’il ne nous aime pas : il s’éloigne parce qu’il ne peut plus nous rejoindre.
Le plus cruel dans cette croyance est qu’elle finit par créer exactement ce qu’elle redoute. C’est une prophétie autoréalisante : en se persuadant qu’on n’a rien, on commence à vivre comme quelqu’un qui n’a rien, et donc à perdre ce qu’on aurait pu garder.
On ne voit plus ce qui est là, seulement ce qui manque. On minimise les liens, les talents, les ressources, les qualités. Les opportunités passent, les relations s’épuisent, les soutiens s’éloignent…
Et chaque nouvelle perte renforce le système, comme si la vie disait : “Tu vois, j’avais raison de ne rien espérer.”
Ce mécanisme est si subtil qu’il peut durer toute une vie sans être vu. On peut traverser des décennies persuadé que notre existence repose sur une table bancale, une table à deux pieds qui menace de s’effondrer au moindre mouvement. Toute l’attention se concentre sur le pied manquant : celui qu’on attend encore, celui qu’on n’a pas su trouver, qui donnerait enfin la stabilité qu’on n’a jamais eue.
On oublie de regarder la table telle qu’elle est : imparfaite, instable peut-être, mais capable de tenir si on la pose sur ou à côté d’un support. Deux pieds, ce n’est pas rien. Deux pieds, c’est déjà une structure. C’est souvent plus que d’autres n’ont jamais eu.
Mais quand on est habitué à penser en termes de manque, on perd de vue ce qui existe déjà. On se dit “il me manque un pied” au lieu de voir “j’en ai déjà deux”. On s’inquiète sans cesse de ce qui n’est pas là et on passe à côté de ce qui tient debout.
Le problème n’est pas l’absence du troisième pied, mais l’oubli des deux premiers.
Faire un pas de côté, ce n’est pas nier ce qui manque ; c’est arrêter de vivre comme si le manquant annulait l’existant. C’est reconnaître que même si la table n’a pas encore l’équilibre parfaite dont on rêve, elle tient. Et elle tient grâce à ce qu’on a déjà construit, déjà gagné, déjà compris.
La prophétie autoréalisante commence à se briser au moment où l’on se dit :
“Je ne vais pas attendre le troisième pied pour vivre. Je vais utiliser ce que j’ai. Je vais m’appuyer sur ce qui existe. Et peut-être qu’en vivant à partir de ce soutien-là, le reste viendra.”
La vie que l’on croit vide est souvent déjà pleine de fondations qu’on a rendu invisible par peur de les perdre. Et c’est précisément en cessant d’effacer ce que nous avons que nous commençons à bâtir autrement.
À propos de l’auteur
Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle
Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.
Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.
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