Le faux calme : quand on a tellement tenu qu’on ne sent plus rien

J’accompagne souvent des personnes qui ne vont pas “mal”, mais qui ne vont plus bien. Ce texte leur est adressé : à celles et ceux qui tiennent depuis trop longtemps, et qui sentent confusément que ce calme-là leur coûte quelque chose. Parce qu’à force de tout contenir, on finit par s’éteindre lentement de l’intérieur, sans bruit, sans drame, juste un peu plus chaque jour.

Certaines personnes ne s’effondrent jamais. Elles tiennent. Elles encaissent. Elles assurent. Elles parlent peu de ce qu’elles ressentent, ou le font avec une distance tranquille. Elles savent expliquer, raisonner, relativiser. Elles semblent stables, presque trop. Mais derrière ce calme, quelque chose s’est figé. Une part d’elles ne sent plus rien, ni vraiment triste, ni vraiment en colère, ni vraiment joyeuse. Un calme sans paix, qui, pour ces mêmes personnes, représente leur force.

D’où vient cette force?

On ne choisit pas de devenir fort. On le devient parce qu’à un moment, il n’y avait pas d’autre choix. Parce que s’effondrer aurait tout fait s’écrouler. Parce que personne, alors, n’aurait su rattraper la chute. On apprend à se tenir, à penser vite, à “faire avec” pour éviter d’être submergé. Et ça marche. Pendant longtemps, ça marche. Mais ce qui protège finit souvent par isoler. Le psychisme, pour continuer à fonctionner, met à distance l’affect. Ce qu’il ne peut pas symboliser, il le met de côté. Et peu à peu, la personne se coupe du courant intérieur qui la relie à sa propre vie émotionnelle.

Cette force, ce calme a un prix. À l’extérieur, tout semble stable ; à l’intérieur, tout est suspendu. Le corps, lui, continue de parler : fatigue chronique, insomnie, anxiété sourde, douleurs sans cause claire. C’est le prix du contrôle. Le cerveau, comme une centrale en surchauffe, désactive les signaux émotionnels pour éviter la panne. Mais à force de tout retenir, on finit par ne plus rien ressentir, ni douleur, ni plaisir. C’est une anesthésie du vivant.

Le plus insidieux, c’est que ce mode de fonctionnement devient invisible. On croit que c’est notre “caractère”.

“Je suis rationnel.”

“Je ne dramatise pas.”

“Je prends du recul.”

Mais souvent, ce “recul” n’est pas une sagesse, c’est une mise à distance de soi-même. On ne pense plus depuis ce qu’on ressent, on pense à la place de ce qu’on ressent. Et cette substitution crée un vide : la sensation d’être présent, mais absent de sa propre vie.

Le corps est souvent le premier à trahir ce faux calme. Une tension permanente, une sensation d’étouffement, une fatigue sans cause identifiable. Le corps garde la mémoire de ce qui n’a pas été senti. Ce qu’on n’a pas pu penser, le corps tente de porter à notre place. C’est pourquoi, dans le travail thérapeutique, on ne cherche pas toujours à “analyser plus”, mais parfois simplement à sentir à nouveau. À redonner un espace au corps pour qu’il puisse dire ce que la parole avait appris à taire.

Il arrive qu’un jour, sans prévenir, le calme se fissure. Une émotion surgit sans raison apparente. Une colère, une tristesse, une peur qu’on croyait éteinte. C’est souvent à ce moment que la personne consulte : “Je ne comprends pas, tout allait bien, et d’un coup j’ai craqué.” Mais ce craquement n’est pas une faiblesse. C’est le signe que le psychisme tente de redevenir vivant. Ce que la tête tenait éloigné revient frapper à la porte du corps. Ce n’est pas une régression, c’est un réveil.

Le but n’est pas d’enlever ce calme, mais de remettre du mouvement dans ce qui était gelé. Peu à peu, à travers la parole, le silence, le ressenti corporel, quelque chose se remet à circuler. L’émotion revient, d’abord timide, parfois déroutante, mais toujours juste. C’est dans ce processus lent et contenu que le calme cesse d’être un masque pour redevenir une ressource. Non plus un mur, mais une respiration. Un calme habité.

Le faux calme n’est pas une absence de douleur mais une douleur mise en veille. Ce n’est pas une paix intérieure mais une suspension de vie. La thérapie ne cherche pas à briser ce calme, mais à l’écouter, à comprendre ce qu’il protège, ce qu’il retient, ce qu’il a permis de survivre. Et quand on commence à sentir à nouveau, même si c’est inconfortable, même si c’est flou, c’est souvent le signe que la vie revient.

À propos de l’auteur

Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle

Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.

Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.

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