Les émotions qu’on ne dit pas finissent toujours par parler
Parler ne suffit pas toujours.
Il arrive qu’on ait “tout dit”, qu’on comprenne tout, qu’on voie clairement le problème, sans que rien ne change vraiment. On ressort lucide, mais pas allégé. Car la parole, à elle seule, ne répare pas. Elle peut être intelligente, pleine de justesse, mais tant qu’elle ne touche pas le vécu émotionnel, elle reste suspendue au-dessus de la douleur. La parole ne transforme que lorsqu’elle se relie à ce qui vit en dessous : le corps, l’émotion, le ressenti.
Le travail thérapeutique consiste alors à suivre le fil de la pensée jusqu’à l’endroit où elle s’interrompt, là où quelque chose demande à être senti plutôt qu’expliqué. Tout l’objectif est d’atteindre ce point où la pensée rencontre son propre bord. Dans ces moments-là, la tâche n’est plus de comprendre, mais de rester dans l’émotion, lui laisser un peu de place, l’écouter jusqu’à ce qu’elle trouve son propre langage.
C’est ce qu’Eugene Gendlin appelait focusing : apprendre à “écouter le corps penser”. Car le corps sait avant les mots. Il contient une connaissance implicite, floue mais précise, qui cherche sa forme. Et ce n’est qu’en restant à son contact qu’elle peut se préciser, devenir symbole, puis pensée. Car une émotion qui n’a pas été symbolisée ne disparaît pas — elle se répète. Elle revient sous d’autres visages : colère, vide, anxiété, fatigue, somatisation. Elle parle autrement, jusqu’à ce qu’on la laisse enfin dire ce qu’elle a à dire.
On ignore souvent ces vérités insistantes qui reviennent dans notre esprit, sous prétexte qu’on les a déjà “travaillées”.
“Non, ce n’est pas ça, j’ai déjà compris.”
Et pourtant, elles reviennent. Non parce qu’on n’a pas compris, mais parce qu’on n’a pas encore ressenti. On n’a pas compris la complexité de ce moment. Car même un moment bref peut créer un nœud d’apprentissage rigide.
À un moment de notre histoire, ce nœud a eu une fonction protectrice : “ne fais plus confiance”, “ne montre rien”, “tiens-toi tranquille”. Mais ce qui nous a sauvés un jour peut ensuite nous enfermer.
Ces apprentissages anciens continuent d’agir, invisibles, bien après que le danger a disparu. Et notre esprit continue à nous parler même quand on l’ignore. Il envoie des signaux : une tension, un rêve, une émotion “injustifiée”. Il nous murmure notre vérité, mais il peut aussi la dissimuler, s’il sent qu’elle serait encore trop lourde à affronter.
Une femme qui se dit “épuisée” ressent peut-être une colère qu’elle n’a jamais pu exprimer.
Un homme persuadé d’être “trop exigeant” rejoue peut-être la peur d’être de nouveau rejeté.
Notre esprit nous protège, parfois trop bien. Il garde la vérité en réserve, comme une lumière qu’on cache sous un drap pour ne pas être ébloui trop vite. C’est là qu’intervient le travail du focusing et de symbolisation fine. Symboliser, ce n’est pas simplement mettre des mots. C’est traduire un ressenti en une forme psychique vivante, une image, un mot juste, un geste, une pensée.
C’est ce passage fragile où le chaos intérieur commence à devenir pensable. Car tant qu’une émotion n’a pas trouvé de forme, elle agit dans l’ombre. Mais quand elle trouve sa représentation juste, elle s’apaise car elle a été reconnue.
C’est un peu comme une photographie qui se révèle. L’image est déjà là, sur la pellicule, mais invisible. Ce n’est qu’en la plongeant dans un bain révélateur qu’elle apparaît. De la même manière, nos expériences existent déjà en nous, mais elles ne prennent forme qu’à travers le bain du langage et de la pensée, soutenus par la présence de l’autre.
Parfois, un simple mot juste, dit ou trouvé, change tout. Ce n’est pas un mot “intelligent”, mais un mot “vécu”. Un mot qui fait résonner le corps, qui soulage parce qu’il touche exactement ce qui était resté sans voix. Ce moment-là, où la personne dit “oui, c’est exactement ça”, est un moment de symbolisation fine : la pensée rejoint enfin l’émotion.
Mais quand la pensée devient trop grossière, quand on se réfugie dans les concepts, les diagnostics, les étiquettes, elle perd ce contact vivant avec l’expérience. C’est comme peindre une miniature avec un rouleau : tout devient uniforme, mais plus rien ne vibre. La symbolisation fine, au contraire, travaille au pinceau : elle précise les contours, nuance les ombres, redonne du relief au vécu.
Et parfois, ce travail n’a pas pu se faire plus tôt. Certaines expériences ont été trop précoces, trop intenses ou trop solitaires pour être pensées. Elles n’ont pas trouvé de mots, ni d’espace pour se déposer. Elles sont restées non symbolisées, comme des fragments de vécu à l’état brut, des morceaux d’expérience qui n’ont jamais été digérés. Avec le temps, ces fragments peuvent prendre leur propre autonomie : ils se manifestent sous forme d’angoisses soudaines, d’images envahissantes, de pensées intrusives ou de voix internes qui répètent une vérité insupportable. Elles reviennent dans le corps, dans les comportements, dans les rêves, en quête d’un espace où elles puissent enfin se transformer.
La thérapie offre ce lieu. C’est une rencontre où la parole, le silence et la présence tissent ensemble un espace de traduction psychique. On y apprend à penser ce qu’on ressent et à ressentir ce qu’on pense. Peu à peu, les mots se mettent à porter le poids juste des émotions. Et ce qui paraissait confus, intolérable ou insensé, devient pensable et donc vivable. Symboliser, c’est faire tenir ensemble le monde intérieur et le monde des mots. C’est filer le chaos en langage, tisser le ressenti en pensée. Chaque mot trouvé, chaque image juste, chaque silence traversé ajoute un fil à ce tissu intérieur.
La parole seule ne guérit pas. Mais quand elle rencontre l’émotion, quand elle se laisse traverser par le corps et soutenue par la pensée, elle devient un acte vivant. Et c’est à cet endroit précis, entre le mot et le ressenti, que la transformation commence.
À propos de l’auteur
Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle
Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.
Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.
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