“Je suis quelqu’un qui pense trop” : quand la pensée devient une armure
Beaucoup de personnes disent cette phrase avec un demi-sourire, un peu de fierté, un peu de lassitude : “Je suis quelqu’un qui pense trop.” Comme si leur mental était à la fois leur don et leur fardeau. Elles comprennent tout, anticipent tout, ressentent tout trop vite, trop fort et trop longtemps. Elles voient clair dans leurs schémas, dans ceux des autres aussi. Elles savent pourquoi elles souffrent. Mais malgré cette lucidité, rien ne change vraiment.
Penser trop est souvent une tentative de se protéger du ressenti. Penser devient une manière d’éviter la chute, la confusion, l’inconnu, la douleur. Et à force de tout comprendre, on ne vit plus.
Mais penser rassure. L’acte donne l’impression d’agir, de maîtriser quelque chose. On est actif. On “fait quelque chose”. On remplace l’émotion par la réflexion, l’angoisse par l’analyse, le vertige par des hypothèses.
Le prix à payer est que le flot des pensées recouvre le silence dans lequel les émotions pourraient se dire. Et à force de s’abriter dans la tête, on se coupe du corps, de la spontanéité, du souffle même de la vie.
Pour beaucoup, penser trop, c’est surtout avoir besoin que tout fasse sens. Le chaos de l’incertitude est insupportable. Alors on cherche à tout décoder, tout comprendre, tout prévoir, y compris ses propres réactions. Mais malheureusement la vie, ne se laisse pas enfermer dans une équation. Et ce qui échappe à la raison finit par revenir autrement : fatigue, insomnie, angoisse diffuse, vide intérieur. Le mental devient une forteresse : solide, protectrice mais vide. On y est en sécurité, mais seul.
La paradoxe est que ceux qui pensent beaucoup ne sont pas froids : ils sont hypersensibles au monde, traversés par trop d’émotions à la fois. Leur mental est devenu une barrière filtrante, un moyen d’organiser le chaos intérieur pour rester fonctionnel. Mais à force de tout analyser, ils perdent la possibilité d’éprouver. C’est une forme d’auto-anesthésie déguisée en lucidité. La pensée devient une armure. Et comme toute armure, elle finit par peser.
Pour retrouver un peu de légèreté, il faut parfois cesser de comprendre et revenir au corps. Respirer, marcher, écrire, rêver, parler. Non pas pour “analyser ce qu’on ressent”, mais pour laisser l’émotion exister sans la réduire à une idée. Se laisser le temps pour écouter la sensation avant de la nommer, attendre que le mot juste vienne du corps, pas de la tête. Car sous chaque pensée qui tourne en boucle, il y a une émotion qui frappe à la porte. Et quand on lui ouvre, le mental se calme enfin.
Penser trop, ce n’est pas un défaut. Souvent c’est un signe d’intensité mal canalisée. Le but n’est pas de penser moins, mais de penser autrement. De laisser la pensée redevenir un prolongement du vivant, et non sa prison. La pensée la plus juste n’est pas celle qui explique, mais celle qui relie. Celle qui fait circuler à nouveau entre le cœur, le corps et la tête.
À propos de l’auteur
Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle
Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.
Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.
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