Je me trouve moche : la dysmorphophobie ordinaire de la société de beauté

Il y a des blessures qui se voient dans la façon dont on se regarde. Des heures passées devant le miroir, non pour se coiffer ou se préparer, mais pour chercher ce qui ne va pas. Une imperfection, une asymétrie, une ombre qui semble crier : “Regarde, c’est là, ton défaut.”

Ce n’est pas de la vanité, c’est ce qu’on appelle le trouble dysmorphophobie corporel, une distorsion de la perception de soi où le regard se fige sur un détail, jusqu’à perdre la vue d’ensemble.

Le fondement psychique de ce trouble repose souvent sur un apprentissage émotionnel : “Si j’élimine tous mes défauts, je serai enfin acceptable.” Mais chaque “défaut” découvert devient une preuve supplémentaire qu’on ne l’est pas encore.

Quelle est la source d’un tel apprentissage? La société? Nos parents? un regard d’un inconnu? Tout le monde?

“J’étais petit. Ma mère m’a regardé, un jour, avec un air de dégoût et m’a dit : ‘Pourquoi tu es moche ?’” – Patient.

Une question. Juste une phrase. Mais pour un enfant, elle devient une mission de vie. Passer des années à essayer d’y répondre. À chercher ce que la mère voyait. À traquer dans le miroir la trace du dégoût maternel, pour enfin la corriger. C’est ainsi que naît souvent la honte : pas d’un défaut réel, mais d’un simple moment où quelqu’un décide de définir ce que c’est la beauté à notre place.

La mère de ce patient n’était pas cruelle. Elle était, comme tant d’autres, porteuse d’un regard hérité. Son propre rapport à la beauté avait été façonné par des modèles, des publicités, des comparaisons. Elle n’a pas inventé la norme, elle l’a juste intériorisée. Les recherches sur le conditionnement social et la conformité sociale montrent à quel point les standards collectifs façonnent nos goûts, même sans qu’on s’en rende compte. Les normes sociales peuvent même modifier la représentation neuronale de ce qu’on trouve “beau”.

Mais la recherche distingue deux types d’attitudes :

• Les attitudes explicites, conscientes, celles qu’on peut dire : “Je trouve ce type de visage beau.”

• Les attitudes implicites, inconscientes, plus viscérales : “Je ne sais pas pourquoi, mais cette personne a quelque chose qui m’attire.”

Or, dans la société de la beauté performative, les attitudes explicites dominent : on apprend ce qu’il “faut” aimer, ce qu’il “faut” trouver attirant, et ce qu’il “faut” corriger. Et plus ces normes s’imposent, plus nos réactions authentiques deviennent suspectes, gênantes, cachées. C’est ainsi que beaucoup de personnes finissent par se détester parce qu’elles ne correspondent pas à un idéal qu’elles n’ont jamais choisi.

Et quand cet apprentissage se mêle à des normes sociales hiérarchisées (par couleur de peau, traits, poids, âge, etc.), la blessure devient politique autant que psychique.

Guérir de cette honte, ce n’est pas apprendre à se trouver beau, ni cesser de se regarder comme un objet à corriger. C’est comprendre qu’il n’y a, en réalité, rien à corriger. Il faut simplement réaliser que le regard implicite existe toujours — ce regard plus profond, plus instinctif, que la société a tenté d’étouffer. Une personne peut dire : “J’aime les gens avec ce type d’yeux, ce type de cheveux, ce type de visage”, tout en ignorant ce qui, en réalité, réveille son désir. Parce que la société a créé un modèle prédécoupé de ce que la beauté devrait être, un moule standardisé où tout ce qui déborde est considéré comme une faute.

Les préférences explicites d’une personne qui dit “préférer certains traits” ne viennent pas d’un jugement objectif, mais plutôt d’un conditionnement collectif qui nous apprend à désirer selon ce qui est validé, à rejeter ce qui s’en écarte, jusqu’à nous faire oublier ce qui nous attire vraiment. Mais le regard implicite ne disparaît jamais complètement : il continue à vibrer en silence, à reconnaître dans certains visages ou certaines présences quelque chose d’unique, d’inexplicable. C’est ce regard-là qu’il faut réapprendre à écouter — celui qui ne mesure pas, ne compare pas, ne classe pas, mais simplement se laisse toucher.

Le “je me trouve moche” n’est pas une vanité blessée. C’est un symptôme d’aliénation : le signe d’un regard volé. Un regard qui a appris à s’évaluer selon la norme sociétale de la beauté, oubliant que même les personnes qui adoptent cette norme gardent en elles leur attirance propre, faite de choses qui seraient refusées par la norme : des nez pleins de caractère, un visage asymétrique, un strabisme, etc.

C’est le vivant en nous qui choisit, indépendamment des normes, parce que les normes changent, il y aura toujours des effets de modes, des sourcils plus fins puis des sourcils plus épais. Barbes puis sans barbe. Ce que la société appelle “beau” est un consensus esthétique, pas une vérité universelle. Les préférences explicites, celles qu’on énonce, qu’on affiche, ne sont que le reflet d’un système malade qui a confondu beauté et conformité, différence et défaut. Ce système valorise l’uniformité au détriment du relief, alors que c’est précisément dans ce relief, dans la faille, dans la trace, que réside la beauté qui nous touche. Guérir, c’est donc retrouver la liberté d’être vu sans être  standardisé.

Ton visage n’a pas besoin de correspondre à ce que les gens appellent “le plus beau” pour que quelqu’un ressente quelque chose de spécial en te regardant. Et ce n’est pas parce que quelqu’un n’a pas vu ce qu’il y a de spécial en toi que cela n’existe pas. C’est simplement qu’il se sont laissé avoir par ce qu’on leur a imposé comme image.

Ce qui chez nous attirent les gens ne suit pas ces règles. Le cœur humain n’est pas un algorithme d’Instagram. 

À propos de l’auteur

Je suis Ayoub El Haroussi, psychologue clinicien à Bordeaux.
J’accompagne des adultes qui se sentent émotionnellement bloqués, en situation de transitions de vie, de deuil, de surcharge mentale ou d’anxiété relationnelle

Je reçois en cabinet à Bordeaux et en visioconférence.

Si vous vous êtes reconnu dans ces mots, je vous invite à franchir le pas et à en parler.

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